Published On: ven, Sep 19th, 2014

Monsieur et Madame Jean Jaurès

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« Il est à remarquer, disait Anatole France, que les hommes qui se sont occupés du bonheur des peuples ont rendu leurs proches bien malheureux. »
C’était aussi, à n’en à pas douter, le sentiment profond de Mme Jaurès. Cependant, pétrie de bonne humeur méridionale et d’effacement volontaire, elle reconnaissait en toute humilité qu’être la compagne d’un militant socialiste conférait un certain nombre de charge et de sacrifices.

Mme Blanche Vogt, qui fut une proche collaboratrice de l’apôtre socialiste, raconta en 1933, dans son « Jaurès inconnu » , comme elle se rendait régulièrement à Passy où il habitait, pour y chercher les articles, jamais prêts à temps, de l’ « archange à la trompette sociale ».

« La villa de la Tour, écrit Blanche Vogt, était d’abords bourgeois, plutôt cossus. Mais ces beautés étaient tout extérieures. La porte d’entrée poussée, le logis du grand Jaurès révélait la plus âcre médiocrité. Le vestibule était sans prestige. Un petit porte-parapluie de zinc, quelques champignons à deux sous la tête, sur lesquels s’exposaient le chapeau de Jaurès, son pardessus aux manches fripées, aux poches en formes en forme de vide-poches, et toujours quelque manteau de femme pendu de biais. Une servante d’âge, sévère aux visiteurs qui négligeaient le paillasson, sortait grondante de la salle à manger – salon. On apercevait alors une cheminée de proportions nobles, ornée de bouquets 1830, sous globe. L’un deux gardait la couronne de fleurs d’oranger de Mme Jaurès.

« La bonne dame avait dû être fort belle avec ses noirs cheveux crêpés, ses longs yeux de velours sombre. Je l’ai toujours vue vêtue d’un peignoir lâche et rouge. Je pensais qu’elle choisissait cette teinte pour honorer les opinions du maître du logis. Mais c’est seulement qu’elle jugeait, en vraie fille du Midi, que le rouge la parait bien. »
En attendant que le « bon Dieu social » ait terminé ses articles, soit pour l’Humanité, soit pour la Revue socialiste ou encore la Revue de l’Enseignement, Mme Jaurès, en dépit de sa résignation, ne pouvait s’empêcher de se laisser aller à quelques amères confidences.
Un certain jour, poursuit Blanche Vogt, « Mme Jaurès se plaignait de la vie chère. Le ressemelage des souliers avait augmenté de vingt-cinq centimes ; le beurre, de trois sous par demi-livre. Elle m’assura qu’elle croyait les socialistes incapables de soutenir leur programme, qui était de donner à tous « du pain et des roses ». Elle me dit encore que les voyages de Jaurès grevaient le budget familial déjà si modeste ».
« Dans votre revue , dit-elle, on pense à le payer. C’est très bien ! Les cents francs de son article nous permettent bien des petites choses. Mais à l’Humanité, il ne touche rien, absolument rien ! Est-ce tolérable ? Et faut-il qu’il soit bête d’écrire pour rien ! Quand j’essaie de lui faire comprendre qu’on se moque de lui, puisque les autres sont payés, il me répond :
– Ma bien chère, c’est moi qui ne veux pas recevoir d’argent pour mon filet quotidien : ces quelques lignes représentent si peu d’ouvrage ! »
Il est exact en effet que Jaurès écrivait aussi vite qu’il parlait, à tel point que les administrateurs de l’Humanité exigeaient de leur rédacteur en chef qu’il fasse court, très court, car même en ne lui demandant que cinquante lignes par jour, jugées suffisantes pour soutenir la foi des lecteurs, ils savaient qu’ils en recevaient cent !
« Sur thème journalistique, dit encore Blanche Vogt, les administrateurs de l’Humanité se rencontraient avec le critique Emile Faguet, qui avait dit :
– Jaurès a une foule, il n’a pas de public !
On confond souvent le public avec la foule. La foule suit des chefs en qui elle a confiance. Et encore… ! Mais enfin, oui, elle suit à peu près des chefs en qui elle a confiance ! Mais le public n’est pas la foule. Il est même presque le contraire. Le public se mène lui-même ! »

Un autre jour, la secrétaire de rédaction de la Revue de l’Enseignement vint, comme l’accoutumée, prendre les articles qui lui étaient destinés, mais Jaurès venait de partir inopinément pour Bruxelles où il devait prononcer un important discours.
« Mme Jaurès, raconte Blanche Vogt, bouleversa sur la table de la salle à manger une montagne de papier. Elle en tira une chemise blanche, calandrée et pliée, retour de la blanchisserie.
– Quel ennui, dit-elle, j’ai oublié de mettre sa chemise dans la valise ! il va encore avoir besoin d’en acheter là-bas !
Elle porta le linge sur une chaise, saisit un paquet de feuillets ministre, pliés en deux et retenus par un bracelet élastique. Ces mêmes rubans de caoutchouc servaient à Jaurès pour relever mes manches de chemise confection, toujours plus longues que ses bras.
– Ce doit être ça. Lisez, vous verrez bien. »

L’article que je tenais, poursuit Blanche Vogt, était intitulé : « A propos de l’alliance russe ».
Je dis à Mme Jaurès que ce manuscrit devait être pour la Revue de l’Enseignement, car tous les instituteurs avaient des ‘’fonds’’ russes. Des maîtres de province venaient à Paris, le jeudi, pour s’entretenir, à côté de la chose pédagogique, de leurs petits placements’’.

C’est en effet par le biais des emprunts étrangers que les Français s’intéressent à la politique extérieure de leur pays, politique traditionnellement réservée, en France comme dans le monde, aux chefs d’États ou de gouvernements, qu’il s’agisse de démocraties ou de dictatures. Il y a le plus souvent concertation de nation, sans que les peuples y aient une part quelconque. On en reste encore à la politique personnelle et aux mœurs définies dans Ruy Blas :
« Donnez-moi l’arsenic, je vous cède les nègres. »

« La Russie, écrivait Jaurès dans l’article destiné aux instituteurs, n’a eu d’autres but que d’exploiter financièrement et politiquement l’alliance française sans s’engager contre l’Allemagne et éviter un conflit où elle aurait dû prendre part pour nous ».

Ainsi mettait-il les choses au point et tentait-il désespérément d’ouvrir les yeux des Français, en plein délire russophile, qui ne connaissaient la Russie qu’à travers les prestigieux ballets de Diaghilev, la grâce perverse de Nijinsky, l’élégance et virile désinvolture des Cosaques, les orgies secrètes de Raspoutine, l’hémophilie du Tzaréwitch et les coûteuses extravagances des Grands Ducs en tournée !
La France se conduisait comme une femme amoureuse… amoureuse à en perdre la tête !
On était alors en juillet 1914 et le voyage de Jaurès à Bruxelles – sans chemise de rechange, comme le déplorait son épouse – n’avait eu d’autre motif que la réunion des chefs socialistes de toutes les nations. Le soir même de son arrivée, dans un énorme cirque où il faisait terriblement chaud, huit mille ouvriers de la ville étaient entassés et se montraient les chefs à la tribune.
Jaurès avait aussitôt pris la parole. Il parlait depuis plus d’une heure, en faveur de la paix, contre la guerre et concluait :
« Si nous étions l’orage, l’espère alors que les peuples n’oublieront pas et qu’ils diront : il faut empêcher que le spectre de la guerre sorte de son tombeau tous les six mois pour effrayer le monde ! »
« Le cirque retentit de cris formidables. Huit mille homme ont quitté leur siège, le corps dressé par ce que leur âme est soulevée… Quelqu’un n’a-t-il pas entendu le dernier mot de ce discours ? Le tombeau !
« Jean Jaurès ne fera plus jamais entendre sa voix de lion à la foule ».

En effet, quelques jours plus tard, à Paris, le 31 juillet, un jeune exalté, trop pénétré sans doute de la pensée de Joseph de Maistre : « Pour tuer les idées, il faut tuer les hommes », assassinera au Café du Croissant celui qui avait tant lutté pour la paix et le bonheur des peuples.

Ibtissam JAMALEDINE CLEMENT

Chercheur/Juriste en Droit International Public et Européen
Faculté de Droit de Limoges

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